Introduction de l’exposition par Louis Viel, août 2022

L’art de Gilles Ternier,

Passionné par l’art contemporain et la médiation, j’ai rencontré Gilles à plusieurs reprises dans son atelier. Je vous propose de partager quelques « images » de ces moments.

Au début du 20ème siècle lorsque l’artiste Marcel Duchamp expose un objet du commerce, il déclare faire un geste artistique. Richard Serra, artiste contemporain va donner des formes à des tôles d’acier patinable afin de créer un espace immersif à expérimenter.
Mais quelle est la création de Gilles ?

Gilles prend une banale tôle laminée et va la transformer en œuvre d’art en important divers matériaux qui dans une rencontre des matières vont vivre en harmonie avec des formes où l’artiste fait émerger de la rouille – maitrisée – qui signe l’ensemble de ses pièces. Hormis la peinture acrylique, pratiquement rien de synthétique, des matières pauvres, expérimentées à qui le geste redonne vie. Des matières issues de la terre comme le sable ou le blanc de Meudon – cette terre qui le renvoie à son enfance –, de l’encre de Chine, ce noir de fumée qui fait penser à l’écriture, à la calligraphie autre passion de Gilles.

Gilles travaille la matière du support métallique par « attaque » – son propre terme – pour transformer des zones du métal en rouille, faire vivre la matière avant de la figer lorsque l’acide a révélé le beau. Est-ce dans le sens d’une purification du métal comme les alchimistes du moyen âge ? ou bien pour nous alerter sur le pouvoir des humains à maitriser la nature comme le pensait Descartes aux prémices de l’ère industrielle ou encore pour nous renvoyer à ces manipulations issues des technosciences aboutissant à des engins destructeurs, Gilles y faisant allusion dans un de ses tableaux par cette esquisse du « champignon nucléaire ». Ou bien, est-ce contempler ce moment de vie intense ou les atomes du métal font naitre des formes délicates. Ou est-ce aussi se rappeler, à l’instar du « Bac rouillé » de l’artiste Sarkis que la rouille porte la mémoire du passé, peut-être celui de l’enfance rurale de Gilles où ces machines agricoles du moment – oubliées – se détruisent par la rouille et apparaissent comme une ruine chargée de sa propre histoire.

Gilles orchestre un dialogue des matières et fait parfois appel à l’imprévisible en interrogeant les « accidents heureux » du hasard pour bénéficier de son pouvoir à faire émerger des formes inconnues. Quant au temps de mise en œuvre, il est précieux ! tout en libérant l’intuition, n’est-il pas nécessaire au mûrissement de la pensée qui a donné naissance au projet ? Léonard de Vinci disait bien que l’art est « una cosa mentale », idée qui a par ailleurs fasciné les artistes jusqu’à nos jours. Enfin, pour Gilles, équilibrer un tableau c’est aussi mettre en volume les matières convoquées afin qu’elles captent les vibrations jusqu’aux noirs, ces noirs épais, monochromes où coexistent l’ombre et la lumière, le mat et le brillant, peut-être aussi le lisse et le rugueux ; Des noirs qui nous invitent jusqu’au rêve de « l’outrenoir » de Pierre Soulages, ce noir où la couleur change lorsqu’on se déplace devant le tableau.

Dans leur horizontalité, comme esquissés par taches doucement étales, confuses ou explosives, les paysages de Gilles suggèrent les éléments naturels, telle cette brume légère, blanche, posée sur un monticule et qui pourrait assurer cette union sacrée Terre-Ciel, si précieuse pour certaines civilisations. Mais, ici, pas de végétation – même si parfois se cache un tachisme végétal résilient –, pas de présence humaine, seule une vie minérale ou maritime avec quelques rochers apparents, des trouées grises de métal pur comme un espace de fuite vers un autre monde. Point d’horizon non plus, quelques échappées bleutées mais des ciels lourds comme dans cette pièce où un immense nuage baudelairien repose sur un sol improbable, sol flottant sur du magma en cours de solidification. Nous aimons tous contempler les paysages, leurs beautés comme dans cette pièce où l’astre solaire s’impose en se cachant derrière un monticule incertain. Mais, peut-on comprendre les paysages de Gilles comme ce qui reste en nous lorsque nous quittons un paysage qui nous a touché ? Sont-ils là pour nous apaiser, diminuer nos inquiétudes rapport à notre planète ? Cette planète que Gilles symbolise par ce disque de 2014 ou peut-être ces disques rouge feu.

Dans cette déclinaison colorée en triptyque, l’écriture est ici celle du combat entre l’eau et la roche décomposée en sable. Ailleurs, des rouleaux tempétueux rouille et noir sont la métaphore d’une période où la nature se déchaine, pour nous dire de porter un autre regard sur elle. C’est le cri de l’artiste. Cri manifesté aussi dans ces griffures rouges sur fond improbable noir goudron où la fermeté du geste dégage une colère, une détermination, une lutte. L’éminent Picasso disait bien « La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi ». – Guernica –

A l’instar d’Edvard Munch, des figures anthropomorphes émaillent l’ensemble des pièces, tel ce visage en apesanteur enfermé dans un œil cyclonique déformé. Sont-elles là pour nous rappeler les mythologies ou bien est-ce l’esprit des ancêtres qui veille sur nous. Ces êtres d’expérience et de sagesse qui avec bienveillance, nous alertent sur nos agissements entre humains et vis à vis de la nature dont nous épuisons impunément les ressources qu’elle nous offre.

In fine, les tableaux de Gilles fondent une œuvre riche, ouverte qui dépasse la contemplation même si les matières porteuses de formes nous y invitent par leur élégance. Cette série de tableaux s’inscrit dans l’art contemporain et le sens nous concerne, alerte, interroge. Par le langage métaphorique, la poésie, la beauté, l’émotion qu’elles suscitent, ces créations se donnent à notre imaginaire, à notre pensée au-delà même des limites du tableau.

A l’heure de l’anthropocène, cette œuvre manifeste-t-elle le combat de l’artiste, son cri étouffé, sa colère saine pour notre planète ? C’est une invitation à nous interroger et à se tenir debout face à une Terre en danger.
Le sculpteur Eduardo Chillida disait bien « Je ne représente pas, j’interroge. »

Texte rédigé par le plasticien Louis Viel à l’occasion de l’exposition à la galerie l’Arcade de Saint-Clar.
Avezan, août 2022

PORTES A SOUBES

A SOUBES, EN LANGUEDOC, LES PORTES VOUS PARLENT

Soubès est un charmant petit village situé en région Languedoc – Roussillon. Il se love dans les collines du Nord de l’Hérault qui constituent les contreforts du plateau du Larzac. Autrefois, vignobles et vergers disputaient la place aux forêts et à quelques pâturages qui couvrent les zones incultes.

Soubès est desservi par la Route Nationale 9 qui mène, vers le Sud, à Lodève, Montpellier,  Palavas les Flots et Sète. Un peu plus loin, vers le Sud – Ouest, Béziers et Narbonne ; au Nord Millau et Rodez. Ces lieux ont joué un rôle important pour les anciens de Soubès.

Voici pour une présentation succincte, mais venons-en à notre histoire. Un après midi ensoleillé du mois d’avril, je me promenais donc à Soubès et mon regard fût attiré par les portes. En y prêtant plus d’attention, elles se mirent à me raconter des histoires. Ce sont sans doute les histoires des gens qui vivent ou ont vécu derrière. D’une manière étonnante, si je ne vis presque personne, j’y ai perçu leurs âmes qui  étaient tellement présentes, tant les habitants ont laissé des signes, des traces, marquant ainsi leur humilité, leurs croyances, leur combat, leur appartenance, leur défiance…Et sans doute la rêverie m’a aidé pour le reste

Je vous invite donc à faire cette promenade. Alors laissez-vous prendre par la main et laissez-moi vous accompagner.

– Décembre 2011

QUELQUES COMMENTAIRES


1 : PRENDS MA MAIN


Ici la promenade commence, il n’y a plus qu’à se laisser guider.


2: ICI C’EST LE SUD


Les portes de
types granges ou remises sont en réalité des portes de caves ou de
chais. Le souci principal du vigneron était de conserver le vin au
frais. Il en était de même pour les arboriculteurs qui devaient
conserver les fruits (grappes de raisins, cerises, abricots, pêches,
olives) en attendant la livraison. Pour cela, il fallait les protéger de
la chaleur et de la lumière. Petites ruelles ombragées, caves semi
enterrées et creusées dans la roche, ouvertures grillagées, trous que
l’on peut obstruer, sont autant de dispositifs et de stratégies qui ont
été judicieusement choisis. L’un d’entre eux tout aussi ingénieux ne
consiste t-il pas à pratiquer une petite porte dans une plus grande ?
(Voir aussi les photos : 3 – 15 – 22 – 23 – 25 – 28 – 30 –  34 – 35 –
36  – 37 – 38 – 39 – 40 – 48 – 51 – 52 – 60 – 63 – 64 – 65  – 66 68 –
70)


6 : ICI, C’EST LA CONFEDERATION GENERALE DES VIGNERONS !


On ne peut
passer sans évoquer la révolte des vignerons de 1907 qui donna naissance
à la Confédération Générale des Vignerons entre autre à Narbonne et à
Bézier[1]. Les héros, Marcelin Albert et Ernest Ferroul ont probablement mobilisé les vignerons de Soubès. (Voir aussi la photo 62)


8 : QUEL EST LE GENRE DE LA PORTE ?


La question ne se pose plus dans la très catholique Soubès ; la porte et sa serrure sont assurément du genre féminin.


9 : HEY MISTER HEIMANN !


A partir des
années 1970, des allemands, anglais, belges, suisses, en quête de
soleil, de grands espaces, de vieilles pierres, d’authenticité, et
peut-être aussi de légendes, sont venus s’installer en villégiature en
Languedoc Roussillon[2].


11 : LA PORTE VERTE EST PETASSEE


En occitan un petas[3]
(pedas ou pedaç) est une morceau de tissu qui sert à rapiécer (pedaçer
ou petacer) un trou dans un vêtement. Les signes de l’économie et
l’humilité se sont superposés au fil du temps et de ses épreuves (Voir
aussi les photos : 13 – 14 – 31)


12 : PAYSAGE MARIN


La Méditerranée, avec sa station balnéaire de Palavas les Flots est probablement la plage préférée des soubésiens.


(Voir aussi la photo 19)


15 : ENTREE DU MONASTERE


Il n’y a pas eu de monastère connu à Soubès, cependant on a pu dénombrer jusqu’à cinq églises[4].
Soubès a été fondée au Xème  siècle par St Fulcran évêque de Lodève. Le
village est resté catholique et a lutté contre les protestants durant
le XVIème siècle. (Voir aussi les photos : 16 – 17 – 18)


21 : UNE PORTE SUR DEUX AVEC UN POT DE FLEUR ET UN CUBI.


Le cubi ou
cubitainer est un contenant économique pour le vin. Ici on ne peut faire
abstraction de la Cave Coopérative du Lodévois de Lodève où les
vignerons livrent leur récolte et vendent leur vin. A cette même
coopérative qui a su élever un vin dénommé « Saint Fulcran ». Les
vignerons coopérateurs pouvaient se fournir en vin à un prix avantageux.
Peut-être que ce cubi en est un vestige. (Voir aussi photo 22)


25 – 26 : LA CARDABELLE


Soubès, est donc située au pied du vaste plateau du Larzac. Sur ce dernier, la cardabelle, ou carline à feuilles d’acanthe[5], trouve les conditions climatiques et de terrain favorables à son développement.
Cette plante, héliotrope, capte la lumière
solaire en s’ouvrant en son centre. Elle se referme lorsque la nuit
arrive et aussi lorsque l’hygrométrie augmente présageant la pluie.
D’ailleurs,  les paysans disent d’elle qu’elle est le baromètre du
berger.

La croyance veut qu’ une fois séchée, et
accrochée à la porte de sa demeure, la cardabelle soit un véritable
porte-bonheur. Sur le plateau, « le soleil des herbes », ainsi nommé par
les éleveurs de moutons, protège les animaux ; c’est la raison pour
laquelle on la trouve clouée sur la porte des bergeries.[6]


29 : MONSIEUR SOULAGES EST PASSE PAR LA


Soulages[7]
est un artiste peintre originaire de Rodez. Son œuvre est abstraite. Il
utilise des couleurs sombres (goudron, peinture noire, brou de noix…)
sur des supports clairs et joue ainsi avec la lumière (technique appelée
aussi « noir-lumière » et « outrenoir »). Peut-être est-il passé par là
… (Voir aussi photos 32 – 33)


41 : GARE AU GORILLE


Evidemment, petit clin d’oeuil à  Georges Brassens[8]. Ce dernier était originaire de Sète. A ce jour, nous n’avons  toujours pas vu de gorille, seulement la grille


43 : PORTE POUR PASSE-MURAILLE


Marcel Aymé n’émettra sans doute aucune objection[9]. (Voir aussi photo 42


CONCLUSION

71 : PASSAGE POUR L’AU-DELA


Cette
promenade se termine aux portes du royaume d’Hadès. Ici vous trouverez
les seules par lesquelles on ne passe que dans un sens, à moins que ….
Cf. photo 69 (Voir aussi la photo 72).


J’espère que
cette ballade vous a plu. Si par hasard vous retournez à Soubès, les
portes auront certainement encore beaucoup de choses à vous raconter,
les hommes et le temps ayant continué leur œuvre…






[2] Les cahiers transport aménagement en Languedoc Roussillon, N° 32, Décembre 2006




[3] Dictionnaire étymologique occitan Robert A.Geuljans   http://racamg.perso.sfr.fr/Petas.htm




[4] Source association SPES, site http://www.soubes-spes.fr/index.php




[5] La cardabelle est aussi appelée cardouille ou cardon




[6] Sources : Cardabelle Wikipédia,  site La Cardabelle, fleur symbole des Causses du Larzac, Région Midi Pyrénées   http://www.sports-sante.com/index.php/la-cardabelle-fleur-symbole-de-la-region-midi-pyrenees






[9]  Marcel Aymé, Le passe- muraille, Gallimard, 1943